La scientification de la transcendance : À propos de la nouvelle édition de Fonctions des orgasmes

Les éditions Le Hêtre Myriadis viennent de publier, sous le titre Les Autoroutes de la transcendance initialement souhaité par l’auteur, une réédition de l’ouvrage Fonctions des orgasmes de Michel Odent paru aux éditions Jouvence en 2010. À cette occasion, Michel Odent propose à ses lecteurs une introduction intitulée « La scientification de la transcendance » que nous reproduisons ici.

 

La scientification de la transcendance

 

Après avoir introduit le concept de « scientification de l’amour », nous proposons le concept de « scientification de la transcendance ».

L’accès à une autre réalité que la réalité espace-temps semble inhérent à la nature humaine. Jusqu’à présent, le mot-clé « transcendance » mène avant tout aux œuvres de philosophes et aussi d’ethnologues intéressés par les croyances et les rituels. Il n’apparaît pas dans le cadre de l’étude des états émotionnels. Cela n’est pas particulier à notre milieu culturel et à notre époque. Dans sa Rhétorique (329 – 323 av. J.-C.), Aristote n’y faisait pas allusion dans sa liste des huit émotions humaines de base. Plus récemment, dans L’Expression des émotions chez l’homme et les animaux (1872), Charles Darwin n’a guère modifié les limites du sujet.

Dans un contexte scientifique renouvelé, il apparaît inévitable d’introduire la transcendance comme objet d’étude à inclure dans le cadre des émotions humaines. Les modifications des équilibres physiologiques associés à différentes variantes des états émotionnels transcendants ont perdu de leur caractère mystérieux à une époque où s’affinent, en particulier, nos connaissances de messagers tels que les endorphines et l’ocytocine, et alors que les techniques d’imagerie cérébrale sont en plein développement.

L’objectif de ce livre est précisément d’interpréter les états émotionnels transcendants dans le cadre de la physiologie moderne. Comme point de départ, nous analysons des connaissances acquises. Elles concernent les états neuro-hormonaux associés à ces prototypes d’états émotionnels transcendants que sont les états extatiques en général. Cela conduit inévitablement à évoquer les expériences subjectives originellement associées aux épisodes de la vie de reproduction : « réflexe d’éjection du fœtus », « réflexe d’éjection du lait », « réflexe d’éjection du sperme », etc.

L’important est d’accepter que la reproduction humaine et les états émotionnels transcendants sont des sujets indissociables qu’il est possible d’explorer en ayant recours à des disciplines scientifiques émergentes en plein développement.

Les liens entre ces sujets apparaissent non seulement à la lumière de la physiologie moderne, mais aussi dans une perspective historique. L’organisation, la régulation et la socialisation des fonctions physiologiques humaines liées à la reproduction sont historiquement associées à la canalisation des états émotionnels transcendants. Alors que l’accouplement devenait organisé et ritualisé, et l’accouchement socialisé, l’accès à la transcendance était canalisé. Certains modes d’accès facilement codifiés et contrôlés devenaient culturellement acceptables, voire obligatoires, tels que la prière, le jeûne, la musique, le chant, les transes hypnotiques et les drogues psychédéliques. L’un des effets du contrôle culturel de la sexualité génitale, de la naissance et de l’accès à la transcendance en général a été l’association des états orgasmiques avec les concepts de honte, de culpabilité et de peur.

Dans un contexte scientifique renouvelé, non seulement les raisons d’étudier parallèlement la socialisation des fonctions physiologiques liées à la reproduction et la canalisation des états émotionnels transcendants se multiplient, mais il importe aussi d’introduire ces sujets dans le cadre de la domination de la nature en général. Nous devons garder à l’esprit que la domination de la nature, qui s’est amorcée il y a environ 10 000 ans avec la « révolution néolithique », a été caractérisée non seulement par la domestication des plantes et des animaux, mais aussi par un certain degré de « domestication » de l’être humain. Aujourd’hui, quelle que soit l’activité humaine considérée, les limites de la domination de la nature semblent atteintes. C’est dire l’importance d’une vision unificatrice de sujets qui ont été jusqu’à présent séparés.

De multiples effets de la domination de la nature, qui s’est amorcée à la révolution néolithique et qui s’est accélérée à une vitesse exponentielle après le milieu du 20e siècle, peuvent aujourd’hui être objectivement évalués. C’est le cas, en particulier, des effets des activités humaines sur le climat et sur la pollution de l’air et des océans. Il est habituel d’ignorer que c’est aussi le cas de transformations rapides de l’être humain. Mentionnons, à titre d’exemple, une étude américaine sur l’évolution de la capacité d’accoucher entre deux périodes séparées d’un demi-siècle [1]. Les auteurs ont comparé un premier groupe de près de 40 000 naissances qui ont eu lieu entre 1959 et 1966, et un second groupe de près de 100 000 naissances qui ont eu lieu entre 2002 et 2008. Ils n’ont inclus dans l’étude que les accouchements à terme d’un bébé unique, avec présentation par la tête et initiation spontanée de l’accouchement. Après avoir pris en considération de nombreux facteurs tels que l’âge, la taille et le poids de la mère, il est apparu que la durée de la première phase de l’accouchement était significativement plus longue dans le deuxième groupe. Mentionnons aussi une étude de cette variante de la capacité d’aimer qu’est l’empathie. À la rencontre annuelle de l’Association for Psychological Science fut présentée, en juin 2010, une synthèse de 72 études de l’évolution des traits de personnalité des étudiants américains entre 1979 et 2009 [2]. La principale conclusion est que la capacité d’empathie des étudiants a diminué de 40 % en quelques décennies. Cette diminution a été progressive, plus rapide après l’an 2000.

C’est précisément à une période critique où les limites de la domination de la nature ont été atteintes qu’il devient possible d’étudier objectivement de telles transformations spectaculaires de l’être humain. Dans ce contexte, les évaluations scientifiques de la capacité d’accès à la transcendance deviennent culturellement acceptables. Elles peuvent paraître nécessaires à quiconque s’intéresse à l’avenir du village planétaire.

 

Michel Odent

 

Références :

1- Laughon S.K., Branch D.W., Beaver J., Zhang J., « Changes in labor patterns over 50 years », Am J Obstet Gynecol., mai 2012 ; 206(5):419.e1-9. Epub 10 mars 2012.

 2- Konrath S.H., O’Brien E.H., Hsing C., « Changes in dispositional empathy in American college students over time: a meta-analysis », Pers Soc Psychol Rev, mai 2011; 15(2):180-98. Epub 5 août 2010.

 

Note de l’éditeur :

C’est en 1999, dans The Scientification of Love (Free Association Books, London) que Michel Odent a proposé un vocabulaire adapté à une nouvelle phase de l’histoire. Nous avons publié la deuxième édition française de ce livre en 2014 sous le titre L’Amour scientifié.

 

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