Regarder son bébé, pas sa montre ! Tétées sans compter

« Vous voulez allaiter ? Il n’y a que deux choses à faire : soyez gourmande et paresseuse ; j’espère que vous avez un bon canapé !* »

Nous vous proposons un autre extrait du texte de Valérie Vayer, À moi ! Lorsque l’ego paraît : Pour une égologie pratique sur l’obsession du « comptage » propres à nos cultures occidentales ; une obsession nuisible pour l’allaitement, pour les mères et leurs bébés.

Parmi les nombreuses tortures défusionnantes infligées aux mères dans les démarrages de l’allaitement, le stress de la balance (peser avant et après les tétées), les restrictions sur les tétées et, par-dessus tout, la mise en doute des capacités des femmes en tant que mères et de la qualité du lait maternel, sont les plus fréquentes. Des « professionnels » en périnatalité font subir aux jeunes mères, en séparatistes chevronnés et non en scientifiques, un interrogatoire pour savoir « combien ». Certains profèrent des absurdités comme « donnez-lui à la demande toutes les trois heures » : la demande de qui ?! Beaucoup s’autorisent à s’adresser aux femmes selon l’idée qu’ils se font de la façon dont on doit parler à des enfants qui, sans leurs bons conseils, feraient des bêtises. Les menaces à la santé ou au bien-être du bébé, commencées avec la grossesse et la naissance, continuent : ils interdisent d’allaiter la nuit à partir de « 3 mois » ou « 5 kilos », ou « pas plus de dix minutes à chaque sein », ou n’importe quel critère déconnecté érigé en norme, sinon leur bébé « aura mal au ventre », sera « dépendant » (comme si, sans cela, il ne l’était pas de toute façon !), immature, manipulateur, obèse, et elles ne vont pas s’en sortir. L’une de leurs théories sur les coliques est « mise au sein trop fréquente » : ils ne connaissent pas les !Kungs, et les !Kungs ne connaissent pas les coliques. Rien n’est aussi digeste que le lait maternel. On a observé que plus les tétées sont fréquentes, plus elles sont courtes, mais il n’y a pas d’indigestion associée. On peut supposer que des tétées moins fréquentes mais plus longues sont appropriées à certains bébés et leurs mères. L’allaitement est souple par nature. Mais, quel que soit le compte, on est loin des « six, huit ou douze fois par jour » réglementaires, et surtout à heures et durées fixes auxquelles on s’astreint en Occident sans prendre la peine d’encourager chaque mère à sentir ce qui convient à chaque bébé. Les seins sont à qui ?

Entre les alarmistes qui préconisent d’interrompre un allaitement qui ira très bien si la mère prend confiance en elle et « oublie la pendule » (selon la formule si juste de La Leche League, association de soutien de mère à mère pour la maternage et l’allaitement), et les inconscients qui trouvent les mères toujours trop inquiètes alors que leur bébé ne prend vraiment pas assez de poids, voire en perd, la France ne sait pas nourrir les nourrissons. J’ai observé des démarrages de l’allaitement pendant des années. La plupart du temps les femmes s’empêchent d’allaiter librement, selon leur cœur et leur bébé, parce qu’elles croient aux « horaires », sous pression d’un entourage non allaitant, voire toxique. On voit alors des bébés affamés, dont les mères s’acharnent à ignorer les signaux tellement elles veulent bien faire aux yeux de leur entourage qui « sait ». Les petites remarques comme « mais tu viens de lui donner ! » quand une mère met son nourrisson au sein plusieurs fois dans l’heure sont criminelles. Bien des bébés tètent « en grappe », en général plutôt le soir : après avoir passé quelques heures sans tétées, ils peuvent rester au sein de la fin de l’après-midi jusque vers minuit, multipliant les tétées et les petites pauses dans une succession dont on ne peut les détourner sans les perturber. Bercer les bébés est une très bonne idée, mais si c’est pour empêcher le petit d’être au sein parce que « c’est pas l’heure », c’est déconnectant : distraire ainsi un petit qui resterait bien à téter en grappe transforme toutes les soirées en pur cauchemar. Il est aussi extrêmement fréquent que des mères donnent à téter… leur petit doigt. Elles ont appris que le biberon ou la sucette pouvait interférer avec une bonne succion, alors comme ce n’est pas l’heure, le petit doigt est là. Fraîchement sorties des maternités avec leur lot d’instructions contradictoires et toxiques, bien des mères semblent occuper les premiers mois à faire « patienter » leur nourrisson (dans « nourrisson » il y a pourtant « nourrir ») en essayant de tenir les horaires et de ne pas craquer, surtout le soir, le moment le plus difficile.

* Un obstétricien à une maman pour son premier bébé. Quelle bonne idée !

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Crédit : nix|photo on Visualhunt / CC BY-NC-ND

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